« Dé-GAFAMisons » internet


Ce titre est probablement obscure pour beaucoup d’entre vous. Que signifie « GAFAM » et framasoften quoi menaceraient-ils internet ? Nous faisons ici un clin d’œil à une campagne citoyenne très courageuse lancée il y a un an par l’association française Framasoft, appelée « Dégoogelisons internet » . En préférant une variante tirée de l’acronyme « GAFAM » (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), nous ne stigmatisons pas un seul des géants du net, mais la fratrie toute entière. Pour être exhaustif, il faudrait en fait en ajouter d’autres (comme Dropbox, Doodle, Twitter,…), moins puissants mais appliquant la même recette : publicité individuelle ciblée et valorisation économique des données des internautes, sous couvert de prestations gratuites ou bon marché.

Au delà d’un modèle économique pour le moins opaque, l’enjeu derrière ces pratiques est crucial pour la société civile. Il s’agit de défendre la neutralité d’internet d’une privatisation rampante de gigantesques groupes économiques et de protéger le citoyen d’une surveillance massive,  systématique et indistincte. Le documentaire « CITIZENFOUR » avait à l’époque dévoilé les liens troubles existant entre les opérateurs d’internet et les agences gouvernementales d’une part et d’autre part, les pratiques inadmissibles des États du point de vue du respect de la sphère privée, sous prétexte de la lutte contre le terrorisme.

Ce sujet est d’autant plus brûlant après les tragiques attentats de Paris du vendredi 13 novembre dernier. En réaction, les gouvernements serrent la visse des libertés individuelles et intensifient la surveillance de masse, avec l’aide volontaire ou forcée des géants du net.

(…)

En quoi les GAFAM menacent-ils notre sphère privée ?

L’information a toujours été le nerf de la guerre en économie. L’acteur détenant la bonne information au bon moment peut obtenir un avantage concurrentiel sur ses adversaires. Les géants du net ont cependant flairé d’autres opportunités, bien plus lucratives, que la « simple » guerre économique entre concurrents sur un marché spécifique.

Les informations personnelles récoltées sur les internautes représentent de juteux profits, surtout si elles sont enrichies par des modèles statistiques déterminant des tendances dans la société. Ces données peuvent ensuite être vendues ou échangées dans la plus grande opacité pour le citoyen. Il perd ainsi le contrôle de ses données privées.

Nos préférences personnelles de consommation et notre réseau social ont été les premiers éléments a être récoltés. La seconde étape consiste à déterminer un profil très précis de chaque individu. La géolocalisation quasi en temps réelle ainsi que l’identification biométrique en font partie (fréquence de la voix, reconnaissance faciale,…). Cette masse colossale de données s’avère cependant complexe à traiter. C’est là qu’un nouvel outil informatique entre en scène.

Le big data est un champ d’étude centré sur l’analyse statistique de très gros volumes de données, souvent non-structurées. Sans forcément savoir à l’avance ce que l’on veut extraire, on procède à une récolte tous azimute de données pour constituer une gigantesque base d’informations qui sera interrogée ultérieurement, en fonction des besoins du moment.

Ce mécanisme est notamment utilisé par les GAFAM pour faire ressortir des tendances et cibler des comportements type, principalement pour des besoins publicitaires. Il est également utilisé par les agences gouvernementales pour analyser des modèles météorologiques, pour lutter contre le terrorisme, voire contre une faction opposée à la politique de l’État, ou pour tout autre activité jugée nécessaire, qu’elle soit « acceptable » ou totalement inadmissible sur le plan des libertés fondamentales.

Les résultats peuvent être surprenants voire même inquiétants, notamment dans l’analyse des comportements prédictifs des individus.

Comme (..) exemple, nous pouvons évoquer la détection des « churners » (clients qui souhaitent résilier leur abonnement). Les algorithmes permettent de détecter les profils sujets à une potentielle résiliation. Si ces clients sont contactés en amont, avec la proposition d’une nouvelle offre, cela peut permettre de fidéliser le client[1].

Ces systèmes ont cependant été construits par des êtres humains et sont par définition faillibles. Si une grande majorité d’individus se comporte de telle manière dans telles situations, en fonction de tel profil, on peut tenter de prévoir le comportement d’individus ou de groupes d’individus, mais le risque de faire des amalgames reste très élevé, sans compter que l’être humain a souvent tendance à se reposer sur la technologie pour se rassurer. Le big data est séduisant par son potentiel, mais ses algorithmes bien huilés risquent de cacher l’énorme complexité des individus et tiennent peu compte des exceptions. Il donne en outre le désagréable sentiment que nous pouvons à tout moment nous faire manipuler à notre insu.

 Incitations à se ficher soi-même

Nous l’avons vu, les GAFAM ont leur part de responsabilité dans la captation des données personnelles des internautes. Mais ils sont aidés par les internautes eux-mêmes, qui ont pris la fâcheuse habitude de leur livrer gratuitement leurs informations personnelles, au travers des réseaux sociaux notamment.

Le mécanisme est relativement insidieux : en faisant croire à l’internaute qu’il ne discute finalement que dans l’intimité de son réseau social personnel, il ne se rend pas forcément compte que d’autres individus (des « amis » plus éloignés, plus virtuels) ou que les processus automatisés de collecte accèdent à ses données privées. Les gens se dévoilent ainsi sans prendre conscience de la véritable audience ni de l’usage qui sera fait de ses données.

Ce n’est plus un secret pour personne : si un service sur internet est gratuit, c’est très probablement que vous êtes le produit !

Je n’ai rien a cacher !

Face à la problématique actuelle du terrorisme et à l’intensification de la surveillance (que ce soit par l’État ou par les GAFAM), de nombreuses personnes acceptent cet état de fait en avançant qu’ils n’ont de toute manière rien à cacher. Face à cette position, Edward Snowden aime bien rappeler le principe suivant[2] :

Ne pas se soucier de la protection de la sphère privée parce qu’on n’a rien à cacher revient à ne pas se soucier de la liberté d’expression parce qu’on n’a rien à dire.

L’interview TED d’Edward Snowden permet d’approfondir encore ce thème:

Profil des GAFAM

Les GAFAM (et associés) partagent en général les caractéristiques suivantes:

  • Ils proposent de nombreux services sur le cloud, gratuits ou très bon marchés, souvent séduisants, mais rarement libres;
  • Ils incitent les internautes à dévoiler leurs informations personnelles afin d’améliorer « l’expérience » du service;
  • Ils récoltent massivement et de manière indistincte, les informations personnelles de l’internaute, souvent à son insu (comme la géolocalisation via le smartphone);
  • Ils utilisent ces informations de manière opaque pour le ciblage publicitaire et le marketing prédictif;
  • Ils captent le client dans un écosystème de services informatiques dans lequel il est très facile d’y entrer, mais très difficile d’en sortir;
  • Ce sont des opérateurs internationaux de très grande taille centralisant toutes les informations dans leurs infrastructures informatiques.

La centralisation de grandes quantités de données dans de gigantesques centres de calculs facilitent d’ailleurs les collaborations troubles avec les agences gouvernementales.

Quelles alternatives ?

Il s’agit de trouver des services, fonctionnellement similaires, mais qui respectent notre sphère privée. Ces alternatives ont en général les caractéristiques suivantes :

  • Solutions libres auto-hébergées ou hébergées chez un fournisseurs informatique local de petite ou de moyenne taille;
  • Les informations sont chiffrées et ne sont pas utilisées pour du ciblage publicitaire (le code source libre de l’application garantit cette sécurité);
  • Des passerelles ouvertes permettent de récupérer ses données et de changer de prestataire facilement, ce qui réduit la captation de l’internaute à une solution donnée;
  • Quoi qu’il en soit, ce service a un coût, qu’il soit auto-hébergé ou hébergé chez un fournisseur local.

Dans sa campagne « Dégoogelison internet », l’association Framasoft propose toute une série d’outils en ligne comme alternatives aux outils proposés gratuitement par les GAFAM. Nous avons par exemple :

  • Framapad : éditeur de texte collaboratif
  • Framacalc : tableur collaboratif
  • Framadate : outil de sondage ou pour trouver des dates
  • Framaboard : gestion de projets simple et efficace
  • Framindmap : outil de cartes mentales
  • Framavectoriel : dessin vectoriel
  • Framabee : moteur permettant des recherches anonymisées sur internet
  • Framadrive : hébergement de ses documents en ligne
  • Framabag : enregistrement de contenus web pour une lecture ultérieure
  • Framanews : gestion de flux RSS
  • Framagame : jeux libres en ligne
  • Framasphère : réseau social décentralisé (basé sur Diaspora*)
  • Framadrop : partage de fichiers de manière sécurisée
  • Framabin : partage d’informations de manière chiffrée
  • Framapic : partage d’images
  • Framalink : raccourcisseur d’adresses internet (comme https://frama.link/JwB12pHx pour l’adresse raccourcie de cet article)

D’autres services innovants sont en développement par Framasoft, mais divers éditeurs proposent également des solutions alternatives préservant la sphère privée.

Le principe n’est pas ici de remplacer les GAFAM par un autre éditeur qui prendrait à son tour le monopole sur un domaine d’activités. Framasoft insiste bien là-dessus, le but est de proposer des alternatives libres et de les faire héberger localement.


Références

  1. Extrait d’un site commercial proposant des solutions de big data et de marketing prédictif.
  2. Article sur le blog du Washington Post, publié le 21 mai 2015.

 

SOURCE @ https://logicielsdurables.wordpress.com/2015/11/24/de-gafamisons-internet/